Stéphane Diebold : « C’est à partir des formes nouvelles de la formation qu’il faut réfléchir à des stratégies »

23 Nov 2017 | Paroles d'experts | 0 commentaires

Docteur en économie et expert en formation professionnelle, Stéphane Diebold a notamment été directeur d’école de commerce, puis directeur de grands groupes d’entreprises. Il est à présent président de l’AFFEN – association française de la formation d’entreprise et des usages numériques – et c’est à ce titre qu’il nous répond aujourd’hui.

Quel est l’objectif de l’AFFEN ? Comment situez-vous son rôle par rapport au GARF, dont vous avez été président ?

Président du GARF, j’ai quitté cette association parce que je pensais que nous entrions dans le XXIe siècle et que son contrat social n’était pas porté par l’innovation. Dans un contexte de changements majeurs, je voulais une association portée par une dynamique nouvelle. Ne voulant pas violenter le contrat social et moral du GARF, association qui a tout de même 60 ans d’existence, j’ai organisé ma succession et créé une association complémentaire.

L’AFFEN se compose exclusivement de responsables formation. Ces derniers, porteurs de l’innovation, sont regroupés en communautés métiers régionales, nationales et internationales qui travaille par exemple sur l’innovation technologique avec les blockchains, le big data ou les MOOC. Nous sommes d’ailleurs le premier MOOC de France sur les RH avec plus de 12 000 inscrits sur FUN.

Notre démarche est de préparer nos membres au changement, de leur donner toujours un ou deux coups d’avance par rapport à ce qui sort et va sortir. L’idée est de ne pas subir l’innovation, mais de pouvoir construire une stratégie. Nous travaillons sur la « transformation heureuse » des formes de la formation.

Notre fonctionnement aussi est innovant : la pyramide est inversée, en ce sens que nos membres produisent autant que la Direction nationale.

La réforme de 2014 a apporté des innovations. Le dernier baromètre CEGOS montre d’ailleurs qu’elle a été globalement bien perçue, notamment le CPF. Quel regard portez-vous, de votre côté, sur cette réforme ?

Pourquoi le CPF a-t-il été plutôt bien perçu ? Parce qu’il constitue une évolution assez naturelle du DIF : permettre à chaque individu de savoir où aller avec le CEP et de savoir comment financer avec le CPF. Selon moi, ce système est mort-né parce qu’il est trop complexe et pas assez tourné vers l’expérience apprenante.

La vraie problématique est ailleurs. Quand vous voulez effectuer une formation, par exemple en langues, mobiliser votre CPF représente des démarches complexes qui prennent beaucoup de temps. Aujourd’hui, si vous voulez apprendre une langue, il est beaucoup plus simple et rapide de télécharger une application. C’est gratuit, immédiat, et de surcroît assez efficace. De nouveaux modèles alternatifs émergent, nous n’en sommes qu’au début, et il est important de mettre en œuvre des écosystèmes qui soient centrés sur ces nouveaux comportements.

Le système de canalisation des financements globaux de la formation est un système fossile. Le management de la formation ne doit pas être piloté par des experts-comptables de la formation, mais par des stratèges. Cela n’enlève rien aux premiers, mais permet de donner une véritable ambition au projet de la formation professionnelle en France.

Aujourd’hui, nous avons un nouvel exécutif, qui prépare sa propre réforme de la formation. Qu’attendez-vous de celle-ci ?

 Je relève, tout d’abord, que nous n’avons pas été mis dans la boucle de la négociation. J’attends de cette réforme une vraie réflexion de fond, qui pour l’heure n’a pas eu lieu, sur la question suivante : comment apprendra-t-on dans 10 ans, en France, particulièrement – mais pas seulement – avec le numérique ?

L’enjeu porté par cette question est très important. Si on laisse aller les choses, on n’apprendra plus que via deux grands pôles : d’une part la Silicon Valley avec les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), qui vont nous fournir des formations à des coûts défiant toute concurrence ; de l’autre les Chinois, qui investissent massivement dans l’EdTech, les techniques de la formation. Dans 5 à 10 ans, les États-Unis et la Chine pourraient donc avoir la main sur la formation professionnelle des adultes dans le monde si personne n’engage de projet politique.

Ce que j’attends, c’est une mobilisation des énergies qui permette de porter les couleurs de la France, et aussi de l’Europe, afin que nous puissions apporter notre couleur culturelle au monde.

Vous parlez des façons d’apprendre au XXIe siècle. Quelles sont, selon vous, les tendances appelées à se développer dans l’innovation pédagogique ?

 Le XXe siècle était celui des experts, avec l’organisation scientifique de la formation. La tendance forte du XXIe siècle, c’est qu’il est celui de l’apprenant. Cela peut sembler un peu rhétorique, mais cela change tout. Au lieu de partir du savoir, auquel l’apprenant doit s’adapter, se plier, on part de la façon dont ce dernier apprend. On ne sait pas aujourd’hui comment les gens apprennent. On dispose de profilages qui sont standards, mais déjà obsolètes, tout est à construire autour de la relation apprenante.

Pourtant, de plus en plus de dispositifs pédagogiques s’appuient sur les neurosciences, qui montrent qu’il existe des multitudes de profils d’apprenants, et s’efforcent d’intégrer cette donnée.

Absolument. L’innovation est foisonnante, neurosciences, technologie, tout s’ouvre… Si l’on regarde les projets de NBIC ou du brain project avec l’université de la singularité, tout se construit sous nos yeux, c’est un moment extraordinaire au sens étymologique du terme.

L’intérêt de partir de l’apprenant est que cela nous oblige à opérer un changement majeur, la pédagogie doit accueillir le marketing. C’est ce que j’appelle l’érotisation de la formation. Il s’agit de se poser la question suivante : comment est-ce que je donne envie ? Si on sait susciter l’envie pour des yaourts, on peut y parvenir pour des formations. J’ai été le créateur, en France, de la première formation de marketing de la formation en 2001. La démarche était de montrer que l’univers du responsable formation doit s’inspirer de l’univers du responsable marketing, et qu’il existe une nouvelle façon d’aborder l’apprenant.

Ce rôle, redonner envie, doit-il être tenu par les responsables formation ?

Oui, car le DRH a une vision plus globale du système.

Au-delà de l’innovation apportée à la formation par le digital, de quelle façon la fonction formation doit-elle innover selon vous ?

Si l’on prend l’exemple de la notion de qualité, la qualité de la formation est une fonction de l’offre, une qualité « ingénieriale ». Demain, la qualité sera fonction de la demande, elle sera relationnelle. Reste à construire nos futurs outils de pilotage de la qualité. Il est nécessaire de repenser nos outils et de les resocialiser.

Auriez-vous un exemple d’outil de qualité relationnelle ?

Même s’il n’est pas encore entré dans l’entreprise, ce peut être le modèle d’évaluation de type Tripadvisor. L’évaluation de la formation centrée sur l’apprenant doit redonner toute sa place à ce dernier. L’évaluation avec ce modèle ne va pas être seulement individuelle, mais collective, et permettre de disposer de véritables indicateurs qualité contemporains.

Que souhaitez-vous dire pour conclure ?

Le big data et la prédictibilité vont de plus en plus entrer dans la formation et dans l’entreprise. C’est une révolution qui se prépare. Chaque entreprise, et au sein de chaque entreprise, chaque responsable de formation, doit être à même de préparer ces grands changements, afin que la France ne subisse pas les modèles de formation des autres, mais puisse s’en inspirer tout en respectant ses propres spécificités. Le grand défi est de resocialiser la formation, mais la formation de demain.