Philippe Joffre : « Il faut donner toute sa dimension au CEP »

6 Avr 2017 | Paroles d'experts | 0 commentaires

Acteur bien connu du monde de la formation professionnelle, Philippe Joffre est président de Paradoxes Conseil, une société de conseil et de formation spécialisée dans l’accompagnement des employeurs, Opca et institutionnels et prestataires de formation souhaitant développer leur performance. Il nous livre aujourd’hui son regard expert sur l’évolution du marché depuis la réforme de la formation professionnelle et sur le sujet de la qualité des formations.

Quel bilan dresseriez-vous aujourd’hui de la réforme de la formation professionnelle, côté salarié et côté entreprise ?

L’idée de cette réforme était de permettre au salarié d’être davantage acteur de son évolution professionnelle. Deux nouveaux droits lui ont été octroyés : le premier est le droit à l’information, l’orientation et l’accompagnement tout au long de la vie, appelé Conseil en évolution professionnelle (CEP) ; le second, un droit à la formation tout au long de la vie prenant la suite du DIF, le Compte personnel de formation (CPF). On a par ailleurs permis au salarié de bénéficier, tous les deux ans, d’un entretien professionnel visant à faire le point avec son employeur sur son évolution professionnelle, afin de construire son parcours en connaissance de cause.

L’un des enjeux dans tout cela était de simplifier l’accès à la formation, ce que l’on appelle la « littératie » : à savoir que l’enjeu n’est pas seulement d’avoir des droits, mais d’être en capacité de les exercer ! Deux ans après, le bilan est mitigé sur ces différents points.

Dans quelle mesure ?

A-t-on simplifié le recours à la formation professionnelle ? Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Comprendre le nouveau système implémenté par la réforme, même si la boite à outils semble plus pertinente, est complexe. Le problème est que cela pénalise toujours les mêmes :

nous sommes encore, en France, dans le syndrome de la formation qui forme surtout les plus formés.

En ce qui concerne le CPF, il y a un net progrès par rapport à la logique du DIF. Nous avons un système financé alors que le DIF ne l’était pas, un site gouvernemental bien conçu… Deux points, cependant, me paraissent regrettables :

  • le premier est que le CPF est vécu par nombre d’entreprises dans une logique d’ajustement des formations sur leurs besoins : pour preuve, les 10 premières certifications faites dans le cadre du CPF concernent les langues, la bureautique et les formations réglementaires. On a tout de même quelques bonnes nouvelles autour de formations certifiantes, ou d’accompagnement VAE, mais certaines entreprises ont dévoyé le dispositif en recréant le « DIF prioritaire ».
  • le second concerne les crédits, qui restent relativement limités. En forçant un peu le trait, disposer de 150 heures au bout de sept ans permet de s’offrir un quart, voire un dixième, d’un titre certifiant, même si des efforts ont été faits pour certaines catégories de personnes. Par ailleurs, même si l’intelligence du CPF est dans l’abondement, pouvoir aller chercher les sommes qui manquent auprès d’une entreprise, d’une collectivité, de Pôle Emploi, etc. demeure compliqué.
  • Enfin, la plus grande innovation de la réforme est selon moi la création du Conseil professionnel, que j’ai évoquée. Or force est de constater que peu de personnes bénéficient aujourd’hui de cet accompagnement pourtant essentiel pour s’orienter, se retrouver dans la complexité du système et prendre les bonnes décisions.

Qu’en est-il en se plaçant du côté de l’entreprise ?

Sur ce plan, on est un peu loin du grand souffle libérateur attendu, de cette fin annoncée du carcan administratif ! De fait, y a-t-il beaucoup de changement dans les pratiques ?

Je note en tous cas une diminution des budgets, une évolution vers les formations certifiantes, des plans de formation qui intègrent de plus en plus de dynamiques individuelles, mais moins de dynamiques collectives… Bref, du positif et du négatif.

Beaucoup d’entreprises se sont repliées sur une logique de conformité aux nouvelles dispositions, de maintien de l’équation financière qui avait été trouvée avec le DIF. Optimiser l’investissement formation est respectable, mais ce n’est pas le sens premier de cette réforme. Aujourd’hui, on constate que les entreprises qui avaient des politiques de formation de très bon niveau ont atteint un niveau encore meilleur. Et que les moins vertueuses le sont restées, que ce soit sur la diversité des modalités de formation, le co-engagement entre l’entreprise et le salarié, le développement de « parcours passerelles »…

Peut-être les mentalités n’évoluent-elles pas assez, ou pas assez vite ?

Il est vrai que cela prend du temps, deux ans seulement se sont écoulés depuis l’entrée en vigueur de la réforme. Il s’agit d’un changement de paradigme profond… Il y a également eu une sorte de course à la certification, pour que les formations soient éligibles en termes de financement…

Cette course à la certification a-t-elle eu un effet positif sur la qualité des formations ?

Les formations certifiantes sont-elles forcément de qualité, et les formations de qualité sont-elles forcément certifiantes ? Je provoque un peu en posant ces questions, dont la réponse est parfois oui, parfois non…

Il est vrai que cette recherche de certification a un certain nombre de mérites. Pour qu’une formation soit certifiante, on construit des référentiels d’activité, de compétences : cela ajoute un niveau d’exigence à l’ingénierie, avec une évaluation des compétences acquises qui permet au salarié d’objectiver un niveau de qualification grâce à un titre. Il peut valoriser celui-ci sur son CV et développer son employabilité, ce qui est appréciable. En revanche, cela peut aussi rigidifier le système. On est dans une inversion de tendance assez troublante : dans les années 70, on disait que ce qui différentiait la formation continue de la formation initiale était qu’elle pouvait se passer de diplôme… et 40 ans plus tard, on dit exactement le contraire.

Autre point positif, ce nouveau rapport à la certification permet d’orienter les financements de la formation professionnelle vers des sujets – et des publics – prioritaires.

Que faudrait-il, selon vous, pour que la réforme de la formation apporte un bénéfice à la hauteur de ses ambitions ?

J’ai un cheval de bataille, qui ne contient pas forcément la solution, mais dont je souhaite vous parler. L’idée du CPA incluant le CPF, et l’idée de simplification derrière ces dispositifs, me paraissent très bonnes. Mais on oublie souvent que la formation n’a de sens que par le résultat qu’elle permet. Son objectif diffère selon les moments de la vie : se maintenir dans l’emploi, gagner plus, retrouver un travail, se reconvertir, prendre du plaisir… Le but n’est pas de former pour former, mais d’apporter par la formation une réponse à une aspiration ou un besoin précis. L’enjeu n’est pas d’alimenter une offre de formation, de faire des offres, mais de construire des réponses. Les offres doivent se connecter réellement aux besoins des territoires, des entreprises et des individus. Le professionnalisme de l’offre est un élément, la qualité des réponses est des dispositifs de formation en est un autre.

Je conclurai sur le Conseil en évolution professionnelle, qui mérite une mise en œuvre à la hauteur car il représente un moyen de combler les inégalités entre les personnes bien informées et les autres. Et également sur la multimodalité : on apprend avant tout en situation, d’où la nécessité d’une diversification réelle des modalités de formation.