Joël de Rosnay : « Grâce à l’intelligence auxiliaire, nous allons vers la coéducation »

3 Mai 2018 | Paroles d'experts | 0 commentaires

Docteur ès sciences, Joël de Rosnay est Président exécutif de Biotics International et Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l’Industrie. Ancien chercheur et enseignant dans le domaine de la biologie et de l’informatique, chroniqueur scientifique, il est auteur de nombreux ouvrages scientifiques destinés à un large public.  

La formation professionnelle a beaucoup évolué ces dernières années, l’un des changements les plus visibles étant le développement de l’e-learning. Cette évolution s’accélère, et l’on parle beaucoup aujourd’hui d’intelligence artificielle. Que peut apporter celle-ci à la formation professionnelle ?

Tout d’abord, je ne l’appelle plus intelligence artificielle, mais intelligence auxiliaire. Pourquoi ? Parce que je pense que l’intelligence auxiliaire va contribuer à augmenter notre propre intelligence : en d’autres termes, que nous allons aller vers une intelligence augmentée collaborative.

C’est précisément là que l’IA, intelligence auxiliaire, va modifier l’enseignement, et ce pour deux raisons. La première est que l’éducation va se muer en coéducation : avec les réseaux sociaux, et avec l’intelligence auxiliaire capable d’extraire du big data toute une série d’informations pour réaliser des connexions et des corrélations. La seconde est la possibilité pour les gens d’augmenter leur intelligence en collaboration avec les autres.

Nous nous dirigeons ainsi vers cette forme d’enseignement que j’appelle coéducation, la meilleure façon d’apprendre étant, selon moi, d’enseigner.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur les apports à la formation que sont par exemple les évaluations automatiques, la pratique de l’autocorrection, le tutorat virtuel ?

Les trois éléments que vous citez relèvent davantage de l’écosystème numérique que de l’intelligence artificielle. Ces outils n’ont pas de réel rapport avec l’intelligence artificielle. Celle-ci reconnaît les phrases, reconnaît les mots, peut transformer un texte écrit en un résumé. Mais l’important n’est pas d’utiliser l’ordinateur pour transmettre de l’information : ce qui compte est de l’utiliser en réseau dans les classes, dans les amphis, dans l’entreprise ou sur les réseaux sociaux, pour permettre aux gens de créer des conditions de coéducation, où chacun devient un passeur.

Un passeur, mais aussi un pasteur d’information. Comme le pasteur qui rassemble les éléments autour de lui, ou le passeur qui aide les gens à trouver leur chemin dans le labyrinthe des connaissances, chacun peut devenir un pasteur ou un passeur pour un autre. Je crois beaucoup à l’utilisation du numérique, et bientôt de l’intelligence auxiliaire, pour augmenter l’intelligence des individus.

Le travail collaboratif se développe beaucoup en entreprise. Avec l’intelligence artificielle, c’est aussi la formation collaborative qui va se développer. Si chacun devient passeur, quels changements cela implique-t-il pour la formation ? Le formateur peut-il un jour disparaître ?

Il ne faut pas redouter la disparition des cols blancs – les professeurs, les consultants, les avocats, les journalistes – et leur remplacement par l’intelligence artificielle.

Nous allons vers les compétences augmentées grâce à l’intelligence auxiliaire. Ce que fait très bien l’IA, ce sont des corrélations et des connexions. On accumule de plus en plus de big data. Que l’on soit professeur, chercheur, journaliste ou formateur, on travaille toujours à partir de big data, c’est-à-dire d’informations, de bibliographie, de flashs de presse, d’articles… Tout cela doit être compulsé pour faire des corrélations, des connexions, et ainsi enseigner ou informer de manière synthétique.

Ces corrélations qu’il nous faut établir prennent beaucoup de temps. Or ce temps peut être considérablement réduit : de cinq jours de travail, on passe à cinq minutes pour le même résultat avec Watson (IBM). Voilà comment l’intelligence auxiliaire va nous aider à réaliser la synthèse de l’enseignement, et à construire la coéducation.

À quoi va-t-on employer le temps ainsi libéré ?

À l’innovation, à la créativité individuelle et collective. À la création d’un meilleur lien humain et social avec les apprenants, les clients, les consultants, ou les patients dans le cas d’un médecin.

Besoin de simplifier la recherche de vos prestataires de formations ?

Selon vous, être « en symbiose » avec l’intelligence artificielle va permettre à nos cerveaux d’évoluer…

Oui, de nous augmenter nous-mêmes. Mais « en symbiose » ne veut pas dire de manière invasive, avec des puces dans le cerveau comme le propose Elon Musk avec sa société Neuralink. Je pense que de manière non invasive, avec des outils « mettables » – dans des vêtements, des boutons, des bijoux, des écouteurs… – on peut transmettre beaucoup d’informations du corps vers l’extérieur et de l’extérieur vers le corps. C’est de cette façon que je nous vois vivre de plus en plus « en symbiose ».

Nous avons vécu l’ère de la communication avec le smartphone, qui est en fait un ordinateur très puissant ; nous sommes déjà augmentés par cet outil. On peut le décrire comme une télécommande universelle, qui permet de cliquer dans un environnement. Celui-ci répond à nos sollicitations en nous envoyant des informations ou des vidéos sur notre écran. Augmentés par ce PC très puissant que nous portons sur nous en permanence, nous allons l’être encore davantage par un environnement cliquable qui va jouer un rôle fondamental dans l’enseignement, puisque c’est l’environnement de la classe ou de l’amphithéâtre qui va changer.

Vous évoquez ici la formation initiale, mais qu’en est-il pour la formation professionnelle ?

Toutes les formations, qu’il s’agisse de formation initiale ou de formation professionnelle, tendent vers cela : un environnement qui favorise le lien social, le lien humain, la coéducation, le partage d’informations, les corrélations, les connexions, tout cela grâce à l’intelligence auxiliaire sur du big data. On peut aujourd’hui télécharger Watson d’IBM ou AlphaGo de Google sur son iPad.

On dit, depuis quelques années, que la formation va devenir perpétuelle. Nous entrons donc pleinement dans cette ère ?

Absolument. On ne peut plus parler de formation initiale. Il y a la formation de départ, dans les petites classes pour les enfants, au collège et au lycée pour les ados, puis les adultes peuvent se former toute leur vie. Grâce à la coéducation, il n’est plus nécessaire de se rendre dans un endroit dédié pour se former.

Observons au passage que la rémunération se fera de plus en plus avec la blockchain. Celle-ci va assurer que les gens qui font de la coéducation via les MOOC, ou les SPOC dans les entreprises, sont rémunérés pour le temps qu’ils y passent. La blockchain va jouer un rôle considérable, autant que l’environnement cliquable avec l’intelligence auxiliaire.

Voilà qui ouvre de vastes horizons…

Oui, mais ces horizons sont prometteurs, ils n’ont rien d’effrayant. Ayons moins peur de l’intelligence artificielle que de l’ignorance naturelle !