François Galinou : « Le décret qualité va assainir le marché de la formation »

14 Mar 2017 | Paroles d'experts | 0 commentaires

Président de l’ICPF & PSI (Institut de Certification des Professionnels de la Formation et de la Prestation de Service Intellectuel), François Galinou est également membre de la commission de normalisation AFNOR Formation Professionnelle et expert en démarche qualité en formation professionnelle, il a accepté de répondre à nos questions.

 

Si vous deviez synthétiser les grands enjeux de la formation professionnelle aujourd’hui, quels seraient-ils ?

Le grand enjeu de la formation professionnelle aujourd’hui, c’est d’avoir à satisfaire de nouvelles exigences. Celles-ci émanent de toutes les strates de la société : les salariés veulent se former pour être plus performants et/ou gagner plus d’argent, ceux qui ne travaillent pas veulent se former pour obtenir un emploi, les politiques attendent que la formation joue un rôle de premier plan dans la résolution du chômage… Il y a un consensus sur l’importance de la formation, dont on attend beaucoup plus qu’il y a vingt ans. A l’époque, entrer en formation était satisfaisant en soi ; à présent, l’entrée d’une personne en formation se double d’une attente de résultat immédiat. La difficulté réside dans cette exigence beaucoup plus forte et beaucoup plus étendue à laquelle la formation doit répondre.

Quel était le but visé par l’Etat avec le décret qualité du 30 juin 2015 ?

Le but de départ était de répondre à ces exigences en organisant l’activité et le marché de la formation. L’État est intervenu pour deux raisons : d’une part, le système de financement tel qu’il est géré par les partenaires sociaux – organisations patronales et syndicats – ne donne pas satisfaction ; de l’autre, le budget très important consacré à la formation suscite une attente de résultat proportionnelle. Or, il y a dans la société une forme de frustration constatable vis-à-vis de la formation.

Par ailleurs, il y a de la part de la majorité des professionnels de la formation une très forte résistance par rapport à la démarche qualité.

Force est de constater qu’avec 2 500 organismes de formation certifiés, alors qu’il y en aurait plus de 66 000, la qualité n’est pas la préoccupation première des professionnels du secteur.

Peu de gens se sont intéressés à ce qui a été proposé depuis vingt ans dans le domaine de la qualité de la formation, alors que beaucoup a été fait par les pionniers dans ce domaine. Certains ont l’impression que tout est à inventer, ce qui n’est absolument pas le cas. Pour en revenir à l’Etat, le politique a fait le constat qu’il fallait intervenir pour obtenir la qualité.

Comment se déroule la mise en œuvre du décret qualité depuis le 1er janvier, notamment pour les formateurs indépendants ?

Les professionnels de la formation qui travaillent, font du chiffre d’affaires et sont bien intégrés dans le système, ont souvent gagné peu par rapport à leur valeur parce qu’ils étaient noyés dans une masse d’organismes, de formateurs débutants, de formateurs retraités mais conservant le statut de consultants formateurs… Il leur était difficile de se faire identifier. Pour eux, ceux que j’appellerais les « vrais » indépendants de la formation, les perspectives sont bonnes. La situation s’améliore et devrait continuer à s’améliorer.

Il ne faut pas oublier que la plupart des organismes de formation sous-traitent la formation à des professionnels. Nous estimons, à l’ICPF, qu’il existe entre 25 000 et 35 000 professionnels qui dispensent de la formation pour les autres. Leurs rémunérations ne sont pas mirobolantes, mais ils travaillent. À côté, on trouve tous les consultants formateurs indépendants qui ne travaillent pas ou très peu et n’ont pas grand-chose à valoriser aux yeux de clients potentiels. Rappelons que la profession n’est pas réglementée, et que de surcroît elle a un caractère statutaire valorisant. Cela pousse beaucoup de gens à se déclarer « consultant formateur ». Pour ces derniers, cela va devenir de plus en plus difficile.

En outre, le marché est encombré par 15 000 ou 20 000 entités de formation qui ne sont pas vraiment des organismes de formation, qui ont un numéro de déclaration d’activité, mais dont on ignore ce qu’elles sont. Ces acteurs se présentent comme des organismes de formation dans leurs factures de formation, mais leur dirigeant n’est pas un professionnel du secteur. La formation n’est qu’une activité d’appoint pour ces structures qui se sont déclarées une fois par opportunisme, pour bénéficier de la subvention d’un OPCA. Je ne les vois pas se battre pour obtenir une certification ou se faire référencer. Pour les formateurs indépendants, leur disparition des catalogues de référence est une opportunité de travailler en direct à condition de s’organiser.

Les consultants formateurs indépendants ont la possibilité de passer par le DATADOCK pour être certifiés. Quelle différence cela fait-il ?

L’objectif de la certification est le référencement. Si, au 30 juin, vous n’êtes pas référencé par les financeurs, la demande de financement du client sera refusée. DATADOCK est la base de données où doivent être stockées les preuves de la capacité de l’organisme à satisfaire les critères du décret, soit une certification inscrite sur la liste du CNEFOP, soit la démonstration que l’organisme satisfait les critères du décret. En cas de certification, le financeur inscrit l’organisme sur son catalogue de référence. En cas de démonstration, les preuves sont auditées à la première demande de financement par le financeur. Si elles sont conformes, dans le cadre des procédures internes de l’OPCA, il y aura inscription. La différence est double. D’une part, un inscrit non certifié est dans une forme d’incertitude jusqu’au 30 juin et semble-t-il jusqu’à sa première demande de financement. D’autre part, il y a un risque, semble-t-il, que ce soit le client qui soit informé en premier du non référencement, car c’est lui qui présentera cette demande. Dans les deux cas, l’impact commercial est important. Enfin, il faut bien comprendre que DATADOCK n’est pas utilisé pour le moment par tous les financeurs, notamment par le Pôle Emploi et les Régions, qui représentent plus de la moitié du budget de la formation professionnelle. Ils vont utiliser leurs procédures internes pour référencer les organismes non certifiés.

Pour éviter ce risque et être référencé à tous les coups et par tous les financeurs, mieux vaut détenir une certification de la liste CNEFOP, dans laquelle figure, entre autres, l’ICPF & PSI.

Plus généralement, je dirais que la certification s’adresse réellement aux professionnels. On se rend compte aujourd’hui qu’environ 60 000 organismes enregistrés n’ont pas sauté le pas, que ce soit sur DATADOCK ou via la certification. Cela peut interroger.

Finalement, la mise en œuvre du décret permet de porter un éclairage cru sur le marché…

Absolument. L’atomisation du marché de la formation apparaît au grand jour. L’Allemagne, qui a une population supérieure à la nôtre, dispose de 6 000 organismes de formation et de 30 000 professionnels indépendants référencés. À moins que l’échéance ne soit reculée, le 30 juin 2017 va sonner l’heure de vérité. Le décret va écarter de la formation certaines entités avec un numéro de déclaration d’activité qui ne devraient pas être subventionnées et être considérées comme des organismes de formation. Je pense à celles, par exemple, qui n’ont aucune existence sur le web, et sur lesquelles on ne trouve d’informations nulle part.

A quels indicateurs pourra-t-on dire que la réforme est un succès ?

Le meilleur indicateur, au regard de la dépense publique que représente la formation, serait à mon sens la diminution du chômage. Si un autre indicateur permet de mesurer la satisfaction des employeurs et des salariés par rapport à la formation, cela montrera la capacité de celle-ci à créer une dynamique économique. A contrario, je pense que faire parler les professionnels de la formation insatisfaits de la réforme ne constituerait pas un bon indicateur. Les acteurs qui affirment que le décret va tuer la formation ne parlent, la plupart du temps, que de leur propre déclin. La réforme de la formation n’est pas faite pour servir les organismes de formation et les OPCA, mais la Nation, les organisations (entreprises et administrations) et les salariés.