Guillaume Roty : « Faire reconnaitre les compétences plutôt que les connaissances n’est pas, culturellement, une approche très française »

21 Fév 2019 | Paroles d'experts | 0 commentaires

Guillaume Roty est porte-parole de la représentation de la Commission européenne en France. Il a accepté de répondre à nos questions concernant l’action de cette institution vis-à-vis de la formation professionnelle.

Quelles actions la CE conduit-elle dans le domaine de la formation professionnelle, et notamment celui de la formation en entreprise ?

Nous effectuons d’abord un travail de sensibilisation. Nous expliquons aux États membres qui ont la responsabilité d’organiser les systèmes de formation pourquoi il s’agit d’un sujet important, sur lequel ils doivent investir davantage financièrement et politiquement. C’est notre rôle principal : rappeler en permanence que les compétences sont un sujet décisif, dont dépendent la compétitivité européenne et l’intégration sur le marché du travail du plus grand nombre. 40% des employeurs en Europe disent qu’ils n’arrivent pas à trouver des salariés dotés des bonnes compétences.

Cela s’est concrètement traduit en novembre 2018 par la signature, avec tous les chefs d’État européens, du Socle européen des droits sociaux. Ce document définit les droits minimums que doivent offrir tous les pays européens dans le cadre social, et le premier de ces droits est l’accès à la formation tout au long de la vie, en tout cas de la carrière professionnelle. Et ce n’est pas aussi abstrait qu’on pourrait le croire : le socle permet d’impulser dans tous les pays européens des réformes pour améliorer l’accès à la formation.

Parallèlement, nous accompagnons les États membres financièrement. Une part importante des fonds structurels européens, en particulier le Fonds social européen, est dédiée au financement de formations et au développement des compétences. Sur l’ensemble de l’Europe, c’est 27 milliards d’euros qui sont mobilisés. Notre cible est d’abord la formation des demandeurs d’emploi et des inactifs, mais des projets de formation continue en entreprise, avec le soutien des régions, sont aussi largement aidés.

Enfin, nous conduisons un travail de réflexion sur l’efficacité des formations, sur les moyens de partager les bonnes pratiques et de cibler les bonnes compétences.

Comment favorisez-vous le partage des bonnes pratiques entre États membres ?

Cela s’opère à plusieurs niveaux. L’Union européenne n’a pas vraiment de compétences législatives dans le domaine de l’éducation et de la formation. Nous intervenons donc essentiellement pour assurer la coordination de ce que font les États membres : sur tous ces sujets, les défis sont communs !

En 2015, nous avons lancé l’agenda des compétences pour l’Europe, une véritable stratégie collective pour améliorer les compétences des citoyens européens. Une des initiatives est justement de créer des outils de coopération, par secteurs, sur la question des compétences. Concrètement, il s’est agi de mettre ensemble, au niveau européen, les entreprises, les syndicats, les professionnels de l’éducation et de la formation, pour qu’ils analysent les enjeux liés aux compétences dans leur filière. Nous avons lancé ces coopérations sectorielles dans des secteurs comme l’automobile, le textile, l’industrie, les énergies renouvelables, afin que les bonnes pratiques soient définies et diffusées.

Besoin de simplifier la recherche de vos prestataires de formations ?

La formation recouvre de nombreux enjeux : maintien dans l’emploi, égalité d’accès à la formation, financement… Sur quel sujet concentrez-vous votre action pour une uniformisation au niveau européen ?

L’accès à la formation est certainement un sujet majeur. Il y a beaucoup de disparités, en Europe, dans les chiffres de participation des adultes à la formation. En Croatie, 3% des adultes se font former, contre plus de 30% en Suède. C’est important de voir que nous ne cherchons pas une « uniformisation » ; chaque pays a ses pratiques, sa culture dans le domaine de la formation, mais notre priorité est de faire converger par le haut l’accès à la formation des adultes européens .

Nous utilisons notamment les financements européens pour élargir l’accès à la formation : trop souvent, en France comme en Europe, ce sont ceux qui en ont « le moins besoin » qui se font le plus former. Les fonds européens ont déjà permis à plus de 9 millions de personnes d’obtenir une qualification et nous voulons accélérer beaucoup plus fort : la Commission a proposé de multiplier par 5 les montants consacrés à l’investissement dans le capital humain dans le prochain budget européen.

Quels sont les types de formation que la Commission européenne s’efforce de favoriser en Europe ?

Nous nous employons à faire reconnaitre les compétences plutôt que les connaissances, ce qui n’a jamais été culturellement une approche très française. Qu’est-ce qu’une compétence, comment la reconnait-on et comment la valorise-t-on ? Nous faisons un grand travail de codification avec le cadre européen de certification, qui permet notamment aux employeurs de mieux comparer et comprendre les qualifications provenant des différents systèmes européens.

Nous travaillons aussi sur l’identification de compétences clés pour déterminer les dix compétences les plus attendues sur les marchés et sur lesquelles on a besoin d’investir plus. Il ressort que l’Europe souffre d’un déficit assez inquiétant en termes de compétences numériques : 4 actifs européens sur 10 n’ont pas les compétences numériques suffisantes aujourd’hui ! Un autre exemple : les compétences entrepreneuriales ne sont pas assez développées dans l’Union. Nous incitions ainsi les états membres à intégrer ou développer ces compétences dans leurs programmes de formation.

Quel regard portez-vous sur l’actuelle réforme de la formation en France ?  Un outil comme le CPF s’inspire-t-il de dispositifs du même type en Europe ?

Notre première évaluation est que la réforme va dans le bon sens. Elle reprend notamment de nombreuses priorités européennes : l’effort particulier à mettre sur les publics défavorisés, le développement des compétences transversales (compétences numériques, soft skills…). Le CPF est un autre élément intéressant : c’est une innovation française que nous allons regarder de près pour évaluer si cela marche et peut devenir une bonne pratique. Dans de nombreux pays européens, il y a des bons de formation mais qui ne permettent ni la thésaurisation d’heures de formation, ni la portabilité.

 

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